« C’est à cause d’Ashley que je suis ici » : Obama, Piper, et la rhétorique de race


Adrian Piper, Cornered, 1988 (Collection Museum of Contemporary Art, Chicago, Bernice and Kenneth Newberger Fund) © 1988 Adrian Piper

Je suis noire. Maintenant, traitons à la fois le problème de la réalité sociale et le fait de définir cette réalité. – Adrian Piper, Cornered (Coincée) (1988)

Cet essai est issu de ma propre résistance lancinante à l’idée de considérer Barack Obama comme un messie. Je voudrais que les bannières d’“espoir” et de “changement” soient mises à l’écart rapidement. Elles me rendent nerveuse. Elles sont trop emplies de potentiel et de rêves différés. Cela rend l’instant trop fragile. La chose la plus importante que nous pouvons demander à un dirigeant est d’être responsable devant son peuple.

Ce texte se concentre sur la rhétorique et le pouvoir de persuasion du langage sur un auditoire. En prenant les cas d’Obama et d’Adrian Piper, j’espère pouvoir tirer des leçons de leurs approches rhétoriques respectives des questions raciales, un sujet qui va prendre de nouvelles dimensions dans un avenir proche. La question de la race s’articulera entre une lutte, qui se caractérisera par un conflit entre espoir généreux et foi en l’humanité et une profonde ironie qui s’adaptera à l’analyse de la situation sur le terrain.

L’élection de 2008 avance vers une fin spectaculaire. Le sénateur Barack Obama, un homme jeune, noir, et brillant est susceptible d’emporter une victoire décisive. Nous ne savons pas encore si sa campagne souffrira de l’effet Bradley ou de la fraude électorale qui est un fait courant aux USA. Nous ne savons pas encore en quels termes nous parlerons de race après le 4 Novembre 2008. Le langage que nous utilisons actuellement pour parler de race et de racisme est hérité d’une longue histoire de souffrance. Le traumatisme verbal de cette histoire se manifeste dans un riche vocabulaire de l’oppression, de l’esclavage et de la victimisation. Barack Obama présente une nouvelle situation qui soulève la question suivante : que va-t-il arriver aux conventions du pouvoir du discours racial lorsque l’Autre, porte le manteau de “Chef du Monde Libre” ?

Le débat actuel à propos de la race dans cette élection présidentielle nous offre un cadre privilégié pour enquêter sur deux approches rhétoriques de la race en Amérique : l’installation vidéo de l’artiste Adrian Piper Cornered (1988) et le discours du sénateur Barack Obama A More Perfect Union (Une union plus parfaite) (2008). Vingt ans séparent ces deux événements “performances”, période qui a vu la montée, et la, prétendument, fin des Culture Wars (le choc des cultures). Bien que la controverse animée autour de la race et de la différence se soit apaisée quelque peu au cours de la dernière décennie (l’intensité des débats s’est transférée au paradigme du terrorisme), l’héritage linguistique du langage politiquement correct continue à infléchir notre politique, notre langage et notre comportement social. Le terme “politiquement correct” définissait à l’origine de nouveaux standards linguistiques mis au point pour améliorer un discours offensif et préjudiciable. Cependant, plutôt que d’éliminer le vocabulaire et les comportements associés au sexisme et au racisme, la nature d’autocontrôle qu’impose le langage politiquement correct a sublimé ces impulsions dans un vocabulaire codé de plus en plus élaboré de signes de tête et de clins d’œil. Le racisme a donc été transféré hors de “la bonne société” vers la sphère privée, où il n’est pas soumis au reproche.

Dans Cornered et A More Perfect Union, Piper et Obama utilisent le concept de race comme pédagogie pour ramener les sujets de race et de racisme au grand jour. (Ce n’est pas surprenant, Piper et Obama venant de milieux universitaires, professeurs respectivement de philosophie et de droit.) Utilisant la stratégie pédagogique de la rhétorique dans leurs monologues conçus pour la télévision, Obama et Piper cherchent à persuader un spectateur anonyme de s’impliquer dans une conversation nuancée sur la race. Obama vise l’attention de l’électeur sceptique, tandis que Piper s’adresse à un regardeur d’art sceptique. Pour exprimer ces généralisations personnifiées invisibles, Obama et Piper adoptent le rôle de la figure de l’autorité empathique. C’est un rôle délibérément familier et conventionnel ; la voix de l’information et des nouvelles télévisées suscite la confiance. Les clés visuelles de leurs images télévisées sont également conformes au niveau requis d’une apparence polie. Obama se présente en costume bien coupé et cravate bleue devant un pupitre flanqué de drapeaux américains, parlant depuis le site sacré de la fondation de la nation, à Philadelphie. Piper porte pull bleu et collier de perles. Elle est assise à une table, les bras poliment croisés. Ses longs cheveux noirs sont soigneusement peignés en arrière.

“Passing for white” (passer pour blanc) est un élément clé dans la formulation que Piper donne de la construction du concept de la race dans Cornered. Son monologue s’ouvre ainsi :

« Je suis noire. Maintenant, traitons à la fois le problème de la réalité sociale et le fait de définir cette réalité. Peut-être que vous ne voyez pas pourquoi nous devons traiter tout cela ensemble. Peut-être que vous pensez que ce n’est que mon problème et que je devrais traiter ça par moi-même. Mais ce n’est pas seulement mon problème. C’est notre problème. … C’est notre problème parce que votre réaction hostile au fait que je m’identifie comme noire détruit virtuellement nos chances d’établir entre nous une relation de confiance mutuelle et de bonne volonté. »

Dans sa déclaration préliminaire, Piper établit une relation provocatrice avec le spectateur. En suggérant que vous, spectateur, êtes racistes et mal à l’aise pour parler de race avec une personne noire, Piper établit sa proposition radicale : à savoir que, statistiquement parlant, la majorité des Américains blancs sont en fait noirs. Piper exhume les incohérences et les hypocrisies implicites dans le “one-drop rule” (la règle d’une seule goutte de sang), la règle de la classification de la race en Amérique qui efface les différences d’origine et de culture à l’intérieur des identités noires américains. Elle renverse l’équation, en suggérant que, étant donné qu’elle-même, noire à peau très claire, peut passer pour blanche, les blancs pourraient se considérer comme des noirs à la peau extrêmement claire. Ainsi, ce qui commence comme une accusation de racisme se transforme en une sorte d’appel à la solidarité, mais aussi en une initiation et invitation à participer à “la lutte”, nouvelle conception de la souffrance raciale comme un badge d’honneur, en particulier pour ceux qui souffrent de la culpabilité blanche. Comme n’importe quel gourou conseillant une auto-thérapie après un examen-diagnostic approfondi, Piper présente un jeu délimité de choix personnels au spectateur pour un processus positif novateur. Par exemple, on pourrait continuer à bénéficier (avec une conscience coupable) des privilèges du statut de blancs ou bien l’on peut se désolidariser de l’élite blanche et s’identifier positivement à l’identité noire et récolter les avantages institutionnels de l’affirmative action (discrimination positive).

Pour Piper, il ne s’agit pas de savoir si elle a ou non une foi dans le peuple américain. Elle partage avec Obama un accent fort sur la race, une problématique mutuelle. Dans Cornered, elle construit les moyens par lesquels on peut fouiller la profonde hypocrisie inscrite dans notre psychisme et « les conventions souterraines de la classification raciale de ce pays ». Le travail est conçu dans le but de générer une nouvelle conscience de soi chez le spectateur assistant à une performance de Piper, produite lorsqu’il est soumis à ses séries de remises en question, ou peut-être plus tard, lorsqu’il a quitté le lieu de la performance. Piper reconnaît ce processus dans le texte de sa vidéo, suggérant allègrement « vous devez vous sentir plutôt hostiles et assez perturbés par ce que je dis. » Il s’agit certes de manipulation mais audacieuse et ouverte. La diction impassible de Piper pendant les vingt minutes de monologue continu est maintenant pratiquement inséparable de notre compréhension de son travail même si à l’origine elle pensait faire tenir son rôle par « une actrice blanche de style journaliste à la Diane Sawyer ». Le style de diction et l’attitude de Piper peuvent être éclairés par sa propre observation,

« Personnellement, j’ai le sentiment de mes droits avec la certitude profonde et l’optimisme d’un hétérosexuel de la haute bourgeoisie WASP (blanc anglo-saxon protestant) … Je l’ai toujours eu, et il n’y a rien que je puisse changer à cela…avoir ce sentiment sur cette planète signifie n’avoir aucune limitation de son être puisque tous vos goûts subjectifs, vos préjugés, et vos impulsions sont assimilés à la vérité objective. »

On peut soutenir que chez Piper et Obama la capacité d’orienter ce sentiment sans se soumettre au rôle de victime est la qualité subversive de leurs monologues.

Le 18 Mars 2008, Barack Obama a prononcé le discours A More Perfect Union plus familièrement connu comme “Discours de Barack Obama sur la race”, au National Constitution Center de Philadelphie, Pennsylvanie. Les circonstances à l’origine de ce discours d’Obama étaient la controverse entourant sa relation avec son ancien pasteur, le Révérend Jeremiah Wright de Trinity United Church of Christ, située au sud de Chicago. En réponse à la controverse autour de Wright, dans un discours très développé sur l’état des relations raciales aux États-Unis, Obama a réussi à resituer le débat sur la race dans ses propres termes plutôt que de l’engager au niveau du sensationnel.

Obama ouvre A More Perfect Union par la mise en place du contexte historique : l’échec des Pères Fondateurs à abolir l’esclavage dans les premiers documents qui constituent la base du gouvernement et de la société américains. Les Pères Fondateurs laissèrent aux générations futures le soin de régler la question de l’esclavage, péché originel américain. La contradiction entre l’esclavage et l’idéal de l’égalité dans la citoyenneté en vertu de la loi devait conduire un avenir de guerre civile, lynchage, ségrégation, manifestations, légalisation, assimilation, et négligence institutionnelle. Ces allusions historiques forment la toile de fond de la campagne d’Obama, dont une partie des objectifs déclarés est de poursuivre le projet inachevé et de réactualiser les premiers mots de la Constitution, « Nous, le peuple, afin de former une union plus parfaite… » En reconsidérant les failles des origines de l’Amérique comme une opportunité de progrès collectif, Obama offre la version du “verre à moitié plein” de la vision “anti-américaine” de la Constitution et la Déclaration d’Indépendance comme mensonges flagrants qui est celle du Révérend Wright.

Dans son discours, Obama peint un portrait évocateur d’un pays plongé dans le ressentiment. Le ressentiment des noirs envers les blancs à cause des générations de racisme institutionnalisé. Le ressentiment des blancs envers les noirs à cause du privilège institutionnel de l’affirmative action. Il répertorie les ressentiments et les incompréhensions, s’arrêtant pour compatir à la cause de chaque groupe lésé. Il cite même la critique adressée à sa propre candidature comme « un certain exercice de l’affirmative action, basé uniquement sur le désir des libéraux naïfs de se racheter dans une action de réconciliation raciale à bon marché. » Mais le message qu’il lance sans cesse, c’est que les Américains ne maximisent pas leur potentiel pour l’unité et le bien de l’Amérique. Le message humaniste et optimiste d’Obama est fondé sur une vision de la continuité du processus d’affirmation positive par opposition à la stratégie de Piper, basée sur la provocation et l’autocritique. La stratégie d’Obama, a pour avantage de conserver son intégrité, en s’opposant à des exemples d’hostilité raciste par des anecdotes positives de sa campagne. Piper, quant à elle, s’érige en bouc émissaire, poursuivant sans relâche l’idée que les gens ont besoin d’être poussés hors de leur zone de confort pour être capables d’un changement radical psychique.

Le discours d’Obama est l’équivalent contemporain de la démarche de résistance passive et de non-coopération prônée par le Révérend Martin Luther King Jr. pour le mouvement des droits civiques, directement inspiré de l’enseignement du Christ et du Mahatma Gandhi. Dans A More Perfect Union, la rhétorique d’Obama s’enracine dans une passivité radicale (ou de façon plus cynique, une forme supérieure de contrôle des dommages), qui lui a permis de naviguer habilement en évitant les mines terrestres de la politique sale et de la provocation raciste. Il est impossible de parler de Barack Obama sans le comparer à ces dirigeants qui ont été crucifiés et assassinés – sans même mentionner les nombreuses comparaisons stylistiques entre Obama et John F. Kennedy – pour leur exceptionnelle capacité à mobiliser le public lors de vastes rassemblements autour des idéaux d’égalité et de justice. Actuellement, c’est la rhétorique d’Obama plus que ses actions qui le lie à l’héritage du mouvement des droits civiques. La présidence d’Obama sera l’occasion de démontrer que les objectifs d’égalité peuvent être poursuivis sans effusion de sang. Ce serait alors l’exemple dont nous avons désespérément besoin.

Soyez les bienvenus dans ce combat.

Audrey Chan
Los Angeles, Octobre 2008


Barack Obama, A More Perfect Union, National Constitution Center, Philadelphia, Pennsylvania, 18 March 2008.

Traduction : Michelle Fixot, Emmanuelle Chérel, et Benjamin-James Marteau

Ce texte a été précédemment publié le 31 Octobre 2008 dans …might be good, web-magazine Austin, Texas.

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